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Jeu de mots poche. J’assume; j’ai pas la tête à ça. Ni ici.

Hum, ça commence trop bien, comme d’hab. Je ne sais pas encore où cet article ira. Je ne sais pas où ce blogue ira, non plus. Il est le fil infiniment long, fibre optique démodée bandée au milieu de la terre, qui relie le Japon à mon poignet.

Dernièrement, oui, je me sens loin, ailleurs, hors, mais certainement pas au Japon. Je suis juste à côté. Tombée. Zombie.

Mon emploi me laisse le temps de baigner dans trop d’histoires à la fois. Des morceaux et des monceaux de vies où je plonge dans toute ma fragilité. Je m’étale partout, dans le métro, dans l’autobus, une musique de mort lente pulsant dans ma tête filée.

Se dévouer à la langue, au texte, au mot, c’est s’avouer une lourdeur à l’intérieur. Prendre le poids de toutes ses humanités qui grouille dans le coeur, dans la tête, puis le jeter convulsant sur le papier. Être soi-même le fil qui va dans toutes les directions.

Je me sens nouvelle chaque jour. Toujours un peu moins, toujours un peu plus moi ou les autres. Un peu plus quelque chose, quoi.

C’est dur, écrire. Ce pourrait être la thérapie qui me laisse pour morte.

J’attends vos tripes. Je veux du nu, et non plus de l’aseptisé. Exposez-moi.

Ouin.

Ça me brasse, tout ça. Le Japon est malmené de côte en côte, et je me sens loin. Moi qui écrivais hier sur mes pauses de Japon tout en y pensant… je ne l’avais pas vu venir. Ni le tremblement de terre, ni la forte vague, ni l’inquiétude.

Si, j’avais senti une inquiétude. Ou plutôt, la quiétude d’être ici et pas là-bas. Ce n’était peut-être pas prémonitoire, mais ce pouvait l’être aussi. Peu importe : je ne suis pas assez forte pour bloquer une vague. Elle passerait à travers moi comme une vulgaire émotion. (N’allez pas croire que j’ai quelque chose contre le vulgaire. Plus maintenant.)

Je n’ai jamais vécu de tremblement de terre pendant mes séjours au Japon. Tout était interne. Comme maintenant.

Et je me sens enveloppée dans ma bulle de thé, au 9e étage, seule avec tous les mondes au bout des fils. J’imagine que l’éclaircie sous les nuages est une vague qui va venir m’envelopper davantage. Je vois le béton et la brique de Montréal s’effondrer sous mes pieds. Seule demeure la Biosphère de métal, tel un dôme mémorial.

J’imagine mes amis hiroshimiens en pèlerinage à Tôkyô, savourant toutes sortes de poissons, de foules et de mangas vivants, et j’espère qu’ils s’en sont sortis, avec plein de poissons dans le ventre et de mangas secs dans les poches. J’espère que cela demeurera de l’ordre des souvenirs de voyage dont on parle avec fierté. J’espère mais je ne sais pas.

Et dans de pareils moments de confusion, j’ai envie de citer – tout croche – du Nelligan : « Qu’est-ce que le séisme de vivre? »

Je ne sais pas non plus. Mais quand je m’arrête à penser après ces chocs et séismes, petits et grands, j’ai chaque fois l’impression de mieux comprendre la vie. De comprendre qu’il n’y a rien à comprendre, mais tout à accepter… et, parfois, à remercier.

Surtout quand les seules vagues qui nous poursuivent sont des vagues à l’âme.

Je me sens un peu déconnectée du Japon depuis que je n’y suis plus. À moins que je ne l’aie jamais été. À moins que je n’y aie jamais été.

Mais le Japon m’habite, je n’y peux rien. Surtout quand je l’infuse en moi, l’ingurgite chaque jour. Et je le bois fort, mon Japon; « viril », comme diront certains. Mais je mélange tout : le thé qui colore mes veines n’est pas toujours vert. Et même lorsqu’il l’est, il n’est pas toujours japonais.

Parce qu’avec le Japon, la modération a souvent meilleur gout.

Je lisais ce matin – tout en engouffrant une base de thé vert non identifiée – un article sensé sur les femmes japonaises qui apprivoisent peu à peu la solitude – et sur le Japon qui apprivoise peu à peu la solitude des autres.

Au Japon, on n’est pas le seul à s’ostraciser lorsqu’on le fait : les autres en ajoutent une couche et peuvent nous garder la tête dans cette solitude dans laquelle on s’était – volontairement – plongé. Du moins, c’est ce que je sentais, mais je croyais que la cause de cette ouate de solitude était mon étrangeté.

Pas seulement ça. Mais mon individualisme me vient peut-être de ma culture d’étrang(èr)e, d’alién(ée).

Je devais prendre des pauses de Japon de temps en temps pour cuver. Mon thé à la bouche, j’observais, je m’oubliais tout en sachant que je prenais ainsi soin de moi. Que je prenais assez de recul pour être capable de boire seulement. Et de penser, parfois, dans les trous.

Je prends des pauses de Montréal, aussi, à tous les jours. Des pauses de vie, des poses de vide. Des pleins de thé et d’énergie. Des pleins d’inspiration et d’expiration. Je me suspens un peu.

Je surprends peut-être un peu, ce faisant. Tant pis : la surprise me rendra plus attachante, dans tous les sens.

Et si j’ai pu avoir une influence dans ce mouvement d’acceptation de la femme seule en public – et si heureuse de l’être! – au Japon, tant mieux. Quoique… on a le poids qu’on a.

Bons thés. Bons solos.

Le Japon est sur hold dans ma vie actuelle. Je le tiens artificiellement muet, et il ne peut qu’ouvrir et fermer sa bouche de poisson en signe de mécontentement.

Ce faisant, il laisse passer le thé, un des seuls luxes que je lui accorde dans mon quotidien bouillonnant.

Les retours du Japon ne se suivent pas mais se ressemblent : chaque fois, je nie qu’il a déjà existé, que j’y ai déjà existé. Je refuse son importance et je me redéfinis comme une femme la plus occidentale qui soit.

Je vis le Japon comme un échec. Je retranche ces mois à ma vie. Je creuse un trou pour l’enfuir, puis le manque s’empare de moi. Il est liquide, inconsistant, avec des particules en suspension; bref, une tasse d’amertume. La même que je rebois chaque matin, les yeux vitreux, oublieuse de ce que j’étais il n’y a que quelques mois. Oublieuse de ce que j’étais pendant la nuit.

Oublieuse de ce que les nouveaux départs représentent : des courants qui me frappent de plein fouet, des prises d’air que je voudrais plus fréquentes, des mots dont je ne peux nier la facilité.

Parlant de mots, la carpe ne se laisse pas aussi facilement taire. Elle flashe ses couleurs même dans les eaux les plus inhospitalières. La preuve – pas encore concrète, toutefois : je travaille vers la publication d’un recueil de poèmes… et de calligraphies. De mots japonais, donc. Ou, plus exactement, de mots aux frontières du français et du japonais. De mots de l’entre, de mots du centre de moi.

Toujours des mots de salon de thé, comme dans 57,5 [ajku]. Le Japon prend bien la place que je lui laisse.

Et ça continue. On est dure ou on ne l’est pas. Voici un moment de dureté étalé spécialement pour vous.

 » Ou peut-être suis-je une Japonaise folle? Les nouvelles me rassurent : aucune grande femme brune n’a torturé ni molesté personne. Ni entraîné personne avec elle par-dessus la rambarde.

J’aimerais pourtant disparaitre, parfois. Mais avec fracas et glamour… Fondre sous les yeux des projecteurs. Être scandaleusement mince, même pour une Japonaise. Comme avant, quand j’étais belle et inaccessible.

Enfin, j’y touche, à ce Japon paradisiaque comme un magazine glacé. Vite, avant qu’il ne me glisse entre les doigts…

Le Japon m’a rendue remarquable. Il m’a prouvé, par la force des choses, que la minceur coïncidait avec la beauté. Que j’étais extraordinaire. Que j’étais forte. Que j’étais assez forte, en fait, pour n’avoir besoin – ni même envie – d’un homme. Car malheureusement, le Japon me fournissait les regards mais pas les mains. Ni même les bouches.

Mais de toute façon, qui a besoin de l’attention d’une seule personne alors que le monde entier l’adule – ou l’adulerait, du moins, s’il la rencontrait?

Cependant, j’allais de perte en perte. J’avais fait un tas de gras dans un coin de ma chambre, auquel je ne devais toucher en aucun cas. Un tas de larmes, aussi, à côté, de sorte que mon corps sec et dur craquelait au froid.

Mais qu’est-ce que perdre à côté de gagner? Un frêle squelette inutile. Une perte totale. Comme moi. Comme celle que tu ramasses d’un air victorieux. »

À suivre, ou pas.

Suite. Attention, ça brasse.

« Tous ces détours pour ne rien dire. Tous ces pas pour n’aller nulle part.

Un flash en plein milieu de la nuit. Un flash qui irradie si fort qu’il me fait mal. Et de la douleur ne peut naître que la plainte véritable. Car elle cherche à se faire entendre, cette douleur, peu importe le moyen.

Le problème, c’est qu’elle croit trop en moi. Elle se fait petite, se recroqueville dans le coin d’un muscle, pleine de confiance que je vais la remarquer, la prendre dans mes bras et nous bercer ensemble. Mais non. Le monde est là, sans aucune chaise berçante libre. Il m’offre plutôt des mouvements brusques, des sensations fortes. Une arcade assourdissante où toutes les machines m’adressent la parole, et où toutes les couleurs se précipitent dans mes pupilles immenses. J’ai deux trous noirs à la place des yeux. Rien de bien exceptionnel.

La douleur de pouvait plus endurer mon atonie. Elle m’a projetée par terre, tout d’un coup, en criant : « Gare à toi ! » Mais j’étais déjà écorchée, un tas de larmes et de sang indifférenciés. J’avais fait une chute de dix étages par-delà la rambarde de ma chambre. Et après la remontée, rien ne serait plus pareil.

La douleur aurait pu me projeter contre le mur de ma chambre, et me faire rebondir à l’infini dans son enceinte. Mais non, elle préfère le drame à la disparition. Elle ne veut pas que je sois japonaise. »

Suite bientôt.

J’ai envie de vous partager un texte que j’ai écrit alors que j’étais encore au Japon. Question de mélanger les inattentifs. Question de croire que j’y suis encore. Question de remplir du blanc de blogue avec du recyclage de textes. Question d’avoir l’air prolifique.

Ce texte étant plus long que d’ordinaire, je vais le publier en plusieurs coups pour ne pas vous écoeurer. Voici.

« Ah, le Japon. L’exotisme, l’incompréhension, le hors-de-soi. La fonte.

Le japonais a beaucoup de mots : mots sucrés criés de tous les comptoirs des cafés, mots englués dans les pages du Japanese Language Proficiency Test, mots qui collent tous invariablement à la même traduction anglaise ou française. J’avais envie de posséder tous ces mots, comme si le seul fait de les prononcer me ferait apparaître des réalités toutes neuves. Bien sûr, ils l’ont fait, parfois. Mais trop souvent, ils n’ont réussi qu’à me toquer et à me donner envie de vomir. Des mots, évidemment. Je ne peux vomir rien d’autre.

Parce que mon histoire d’amour-haine avec le Japon court main dans la main avec celle qui sévit entre la bouffe et moi. Une longue course à obstacles où excès succèdent forcément à effacements. Le Japon sera toujours là, la bouffe aussi. Que cela me plaise ou non.

Je voudrais être capable de commencer par le début, par mes yeux de jeune fille émerveillée, par le retour au point zéro qui devrait suivre tout bon foreshadowing, par les débuts et non les fins de parenthèses, mais je n’y arrive pas. Veuillez donc pardonner, je vous en conjure, chers lecteurs, le fil inconducteur de mes propos. Il finira bien par nous mener quelque part, j’ai confiance, si vous ne l’avez pas. »

Suite la semaine prochaine, où lorsque ça me chantera.

Pas facile, rester. Rester quelque part. Rester soi-même. Rester en vie. Si j’avais pris une résolution pour 2011, ça aurait été ça, me planter quelque part et ne plus partir.

Mais bon, les résolutions, c’est pas ma tasse de thé. Et de toute façon, ça me prend plus que ça, une théière en général.

Mais bon, c’est pas ça que je voulais dire, j’ai encore perdu mon fil. Je voulais dire que cette fois-ci, même sans résolution, je sens que j’arriverai à rester. Je suis bien. Je pigrasse dans la neige puis, le soir, je m’endors avec les pieds au chaud. Et avant de m’endormir, ce soir, je suis la neige des yeux de mon 9e étage, des nuages perdus dans le ciel pourpre jusque sur les lumières calmes ou mouvantes de Montréal.

J’ai fait il y a quelques jours le même itinéraire qu’elle.

Seulement, je ne fondrai pas au printemps. Mon coeur fond déjà. Et je me fonds dans le paysage.

Même mon livre est à Montréal pour y rester : http://bit.ly/fcqkf8

Les livres ont toujours raison. Toujours raison de rester.

Me voilà de retour à Osaka pour les Fêtes.

Quoi de mieux comme intermédiaire entre la nouvelle Hiroshima et le Montréal déjà si vécu ?

Je me retrouve assise à la même place au comptoir de mon bom vieux Starbucks, compagnon jazzé et capitonné de mes jours silencieux. Et la muscade sur le lait moussé, c’est que j’ai également renoué avec ce bon vieux cappucino, pelleté à la cuiller tout en regardant passer les Japonais sous des arcades illuminées. Ici, c’est encore Noël.

Je venais ici pour fuir dans ma tête tout en m’entourant de gens inoffensifs et, en un sens, protecteurs. Un nuage d’anglais et d’odeur de café.

Les refuges, on sait toujours les retrouver, peu importe le temps qui s’est écoulé depuis sa dernière cachette.

La tête me tourne. Je suis en plein coeur du Japon. Je suis en plein coeur de l’Amérique. Je suis en plein coeur de moi. Encore.

Sérieux, on s’y croirait, dans l’hémisphère Sud. Une promenade de temple en temple dans les montagnes sous le soleil brûlant, et me voilà bien hâlée. Transportée. Puis, finalement, à bon port.

(Je sais que ça ne fait pas très sérieux de commencer un article par « Sérieux… » Les probabilités que le mot suivant soit « man » sont élevées. Mais ne vous inquiétez pas, je ne suis pas rendue là.)

Avant-veille de Noël 2010 au Japon : 15 degrés sous le soleil ; une visite de 25 temples bouddhistes et du musée des manekineko (les chats avec une patte levée, parfois mouvante, si accueillants à l’entrée des commerces asiatiques désireux de faire de l’argent) ; un matcha dans un jardin avec vue sur un tas d’îles menant à Shikoku ; un déambulage sur le catwalk en pierre capté par un appareil photo vieux de 80 ans ; une erreur de train qui m’amène trop tard dans une gare obscure ; un souper de pains moches (boulangerie chaude mon oeil) et de biscuits inespérés ; un jazzband comme une île dans une mer de chandelles ; une révélation.

Oui oui, j’ai bien dit une révélation. J’ai compris ce qui m’anime, ce qui fait ma particularité, ce qui pourrait être mon deuxième nom si la loi le permettait : Détails. Avec un D majuscule. Hé oui, je suis une analytique pur-sang. Mes journées ne sont qu’une accumulation de courts moments, de prises de conscience soudaines, de tweets isolés, de trouvailles improbables, de tasses de plaisir. Pour moi, faire une synthèse ou un résumé est difficile ; je commence immanquablement par vous donner un ou deux détails que j’ai glanés et qui, pour moi du moins, suffisent à rendre toute l’importance de l’oeuvre à résumer.

Cette révélation m’est venue alors que je prenais une photo d’un chat. En fait, je cadrais le chat dans le coin, et ce seul chat méritait une photo à lui seul. Les temples, non. À moins qu’ils mettent en scène des statues de boddhisatvas portant bonnet et bavette, ou encore des poignées de petits daruma ronds aux expressions faciales étonnamment abouddhiques.

Cette révélation s’étire, reste dans mon esprit sous la forme d’un rayon de chaleur qui s’éternise depuis le midi. Elle me fournit le fil conducteur de mon écriture.

Une image s’impose à moi alors que je vais regagner ma chambre surchauffée : une rangée de hinomaru, de grosses balles rouges sur un mince fond blanc, qui mettent leur chaleur de côté pour sombrer doucement dans la mer.