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Les mêmes bleus m’assaillent qu’à Hiroshima. L’orage darde ma fenêtre de rayons, boules de feu surgies jusque dans ma gorge. Il est plus facile de courir sous la pluie que de pleurer toutes les larmes de son corps, m’a-t-on dit; je suis d’accord mais figée dans la peur de l’éclair.

La peur de l’éclair de génie. La peur du commencement.

La bombe aujourd’hui, il y a 77 années-lumières. La bombe et ses milliers de fins et de commencements. (Si on peut parler de commencements dans ce cas, alors la peur est valable : la peur du renouveau hors des limites de la conscience – et de la confiance – humaine.)

Pourquoi ce soir, la sortie est-elle devenue si dure, si intransigeante? Pourquoi la pluie laisse-t-elle tomber des couteaux sur les pauvres coeurs des passants? Pourquoi les seules photos possibles sont-elles bleues, grises, noires?

J’ai à nouveau le coeur gros comme une Biosphère, et les fuites faciles. Mais quand l’histoire me rentre dedans en un coup de tonnerre, il n’y a pas de fuite possible; que des sentiments.

Ouin.

Ça me brasse, tout ça. Le Japon est malmené de côte en côte, et je me sens loin. Moi qui écrivais hier sur mes pauses de Japon tout en y pensant… je ne l’avais pas vu venir. Ni le tremblement de terre, ni la forte vague, ni l’inquiétude.

Si, j’avais senti une inquiétude. Ou plutôt, la quiétude d’être ici et pas là-bas. Ce n’était peut-être pas prémonitoire, mais ce pouvait l’être aussi. Peu importe : je ne suis pas assez forte pour bloquer une vague. Elle passerait à travers moi comme une vulgaire émotion. (N’allez pas croire que j’ai quelque chose contre le vulgaire. Plus maintenant.)

Je n’ai jamais vécu de tremblement de terre pendant mes séjours au Japon. Tout était interne. Comme maintenant.

Et je me sens enveloppée dans ma bulle de thé, au 9e étage, seule avec tous les mondes au bout des fils. J’imagine que l’éclaircie sous les nuages est une vague qui va venir m’envelopper davantage. Je vois le béton et la brique de Montréal s’effondrer sous mes pieds. Seule demeure la Biosphère de métal, tel un dôme mémorial.

J’imagine mes amis hiroshimiens en pèlerinage à Tôkyô, savourant toutes sortes de poissons, de foules et de mangas vivants, et j’espère qu’ils s’en sont sortis, avec plein de poissons dans le ventre et de mangas secs dans les poches. J’espère que cela demeurera de l’ordre des souvenirs de voyage dont on parle avec fierté. J’espère mais je ne sais pas.

Et dans de pareils moments de confusion, j’ai envie de citer – tout croche – du Nelligan : « Qu’est-ce que le séisme de vivre? »

Je ne sais pas non plus. Mais quand je m’arrête à penser après ces chocs et séismes, petits et grands, j’ai chaque fois l’impression de mieux comprendre la vie. De comprendre qu’il n’y a rien à comprendre, mais tout à accepter… et, parfois, à remercier.

Surtout quand les seules vagues qui nous poursuivent sont des vagues à l’âme.