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La vie s’opère comme un tri. Les angles s’estompent; les gros morceaux immangeables restent dans le tamis, et les doux flocons m’aspergent. Encore faut-il que je les voie à travers la brume…

Il y a de ces jours comme aujourd’hui, des dimanches pour la plupart, où le recul se fait tout seul, parce que tout ce qui est dû n’est pas du travail, et que les cadres sont de nouveaux lieux.

Les vents m’ont repoussée à Montréal après l’écueil japonais. Mon retour fêtera son premier anniversaire en janvier; mon malêtre a déjà fêté le sien. Mais au lieu des larmes, c’est le rire, cristallin comme un verre de vin blanc, qui coule : depuis mon retour, que d’amitiés et de relations de travail riches.

Et des Japonais. Beaucoup de Japonais. Je les appelle secrètement « mes Japonais »; ils (en majorité elles) sont tous, sans exception, ces Japonais que j’aime, ceux qui ont une fibre d’érable au coeur, une passion de décrire la neige en français, un souffle de curiosité bon enfant qui tient chaud.

Qu’ils soient venus au Québec ou ailleurs m’importe peu; ce que j’aime, c’est qu’ils soient venus. Et qu’ils insufflent dans ce qu’ils font cet esprit communautaire qui les caractérise, tout en le faisant de manière inclusive.

Il est beau de voir tous ces couples canadonippons qui se complètent et se comprennent. Il est beau de voir des Japonais regarder mon recueil de poésie et de (pseudo)calligraphies, et montrer un intérêt authentique envers ce détournement d’art traditionnel. Il est beau de voir ces Japonais artistes qui plongent : Ken, qui dispose dans un mobile des grues et des boites pliées dans une toile aérienne ; Tatsuko, qui allie branches de sapin dorées et boules aux motifs de vagues japonaises sur des cartes de Noël.

Et les collègues aussi, et les étudiants. Surtout les collègues et les étudiants. Ce sont eux qui poussent et tirent la marée à l’école, et qui le font d’un grand rire franc.

Car après tout, les Japonais savent que les petits sourires, même accumulés, peuvent passer dans les trous du tamis. Et si le Japon est un gros morceau pour moi, mes Japonais de Montréal s’affairent à me le découper en petits morceaux tout à fait digestes.

Sa vie : un amas de chiffres qui manquent. Une éternelle soustraction, à laquelle ne résistent même pas les ratures dans sa to-do list. Tout doux à son oreille son oeil, le son de sa vie. Car les ellipses ne cachent trop souvent que ses fuites paralysées dans le rien.

Dans le vent, ses fiertés écourtées. Dans le ventre, ses peurs éparpillées. Dans le sang, ses rêves émerveillés.

Elle égrène ses verbes un à un dans son verre de vin, revivant le creux qui se trouve devant ses pieds. Ce creux, elle le connait bien pour l’avoir vécu dans toutes ses aspérités; à dire vrai, elle le redépose dans toute sa splendeur devant chaque matin, pleine d’espoir de revivre la même chose.

Sa vie est un trou en forme de spirale. Un entonnoir qui n’avance pas, comme tous les entonnoirs. La radio qui s’éteint en plein milieu d’une chanson. Un ver condamné à se répéter et à tourner en rond.

Rond, comme un zéro. Bleu. Blanc. Les couleurs du néant, de l’anéantie. Pour elle les chiffres ont chacun leur couleur, et ce, depuis la nuit de ses temps. Ainsi va le monde, pense-t-elle, s’additionnant de toutes les couleurs jusqu’à ce que quelqu’un appuie sur la touche Delete. Ce quelqu’un, ce pourrait être elle, ce pourrait être son chat. Ce pourrait être la personne qui ne se manifeste pas, qui ne disparait pas dans son trou à sa place.

Chaque soir, avant de s’évanouir sous sa couette, elle fait le décompte de sa journée : elle énumère les choses qu’elle n’a pas faites puis, après en avoir conclu à son inexistence, elle se fond dans le sommeil.

Jusqu’à ce qu’un parfum de manque l’attire hors de ses gonds. Saisissant son carnet de rêves, elle le remplit de tâches multicolores, vidant par le fait même ses stylos et son potentiel.

Un jour fera-t-elle peut-être table rase, et sa rage enverra alors valser toutes les couleurs qu’il lui reste.

Une heure de gagnée, une heure de perdue à écrire ce que j’aurais pu en faire.

Une heure de rêves gras, enrobés du coco encore pris entre les dents.

Une heure de dent contre les chroniqueurs démagogues et leur perte de temps à écrire sur l’heure gagnée.

Une heure de cernage de journaux gourmands à la couleur café.

Une heure de pistonnage de fruit, pas de chocolat non merci, monsieur est allergique.

Une heure de flattage de chat contre une heure d’écorchage de cuisse à travers le skinny trop froid.

Une heure de gelage sous un soleil trop froid, trop concentré dans ses faux verres.

Une heure d’arrière-gout dans le fond d’une tasse électrique.

Une heure de musique de démembrage alors qu’on est clairement assise en indien dans le divan.

Une heure où rien ne bouge, même la poésie qui ne sait quoi faire de soi.

Une heure élastique, où on peut être son personnage du dimanche.

Une heure dans la ville du regret du conformisme, où l’on se trempe pourtant aisément.

Une heure d’expérimentation d’une tête à rebours. Laquelle?

Et ce doigt, je le franchirai allègrement ici. Dans le lait 3.25 crémant mon café, je plonge un doigt déformé par l’écriture papier et un autre par l’ustensile japonais.

Qu’y trouvai-je en compensation du doigt de lait perdu? L’envie de me défier, de me méfier de mes écritures en boîtes et entassées, de confier un mot trop utilisé autrefois au vent qui passe. L’envie de sortir de mes gonds. (C’est peut-être le café, quoi. Largement réintroduit dans mon corps, massivement réapprécié.)

Voici donc le deal, my dears : mettez-moi au défi, challengez-moi, je veux de la consigne, et peu de conserve. Comme les Défis Ducharme le font – ou pas, puisque je cherche à être déstabilisée, l’ai-je déjà mentionné? (Si oui, la part peur de moi l’a oublié.)

Le marathon de pouèmes fut trop court; je cherche à me faire dire quoi faire puis à l’écrire.

Vous voyez, j’ai même plus de mots; cette poste commençait bien, pourtant. C’est votre faute, toutefois; voyez, même le « ne » y est plus, déjà.

Jetez-moi commandes en commentaires ou tweets (@meme_aimee). J’en ai déjà une, d’ailleurs (merci @cvoyerleger) : faire rimer « cyprine » et « supprime ». Ou « surprime », selon la façon dont je corrige ma bourde de normative refoulée.

Difficile parce que ça rime pas
La rime restera interne parce que
Les mots qui sortent qui refluent
Remoulent une féminité en pierre

Les relents resteront entiers
Citrine ou cyprine ou autre
La poésie restera externe
Alterne ou supprime ou autre
Contrôle
Ou autre

La rime restera pauvre parce que
Les fins de ligne sont dures
Les fins de comptes
Les fins de courbes
Difficiles.

Vous vous rappelez cette mode de mettre « attitude » après n’importe quel nom-anglais-utilisé-comme-adjectif, mode lancée en France, là où c’est tellement plus trendy d’afficher que t’es hype dans une langue – pas la tienne?

(Sans rancune, les Français, je vous aime, même les Parisiens. Surtout les Parisiens, en fait, depuis que j’y ai habité et fait du vélib’ avec un verre dans le nez.)

Ben moi, non seulement j’me la rappelle pas, mais j’me rappelle pas non plus ce que je disais deux paragraphes passés. J’me rappelle pas, j’me soule. 

Je me soule quand la vie me soule pas assez. Quand elle m’envoie pas assez de notes, de groove, au nez. Quand elle me retape sans cesse les mêmes films travaillés au Instagram, les mêmes Chardonnay extra beurre.

Un verre à la terrasse des Cavistes.

Me semble qu’y avait ni Earlybird ni beurre dans la recette d’origine. M’enfin. La version instagramée existe toujours.

Pourquoi le vin me rend-il instantanément nostalgique? Il me rappelle Paris, sans doute. Celui des pires bouteilles à deux euros, celui de l’insouciance, celui des sourires sur les photos.

Mais aussi, à bien y penser (autant que cela m’est possible avec ces bubulles envahissant les neurones restant), le Paris d’une détresse certaine, d’une certaine amertume. 

Tant pis : on prendra du blanc, question d’éviter l’astringence. Du coup. (Je suis pas arrivée à le placer dans la phrase celui-là. Je l’ai mis à l’extérieur, question que vous ne puissiez l’ignorer. Paris abhorre l’indifférence, en même temps qu’elle la cultive.)

Et si la nostalgie était acide, comme un traitement argentique qui fixait dans le temps, comme une lime qui figeait dans les dents? 

Cette douce mélancolie que je traine est peut-être celle de la poète. Celle qui se traine d’un café à l’autre pour un verre de sancerre, une clope, un booking. Cette mélancolie, j’apprends à l’apprivoiser, à lui laisser prendre l’air et déverser ses flaveurs. 

Si je ne me rappelle plus le propos de ce texte, je me rappelle toutefois que je disais déjà, au début du secondaire, que j’étais dans un « trip mélancolie ».

C’est presque de la millencollin attitude. Sad air. 

Avec un titre pompeux comme celui-ci, vous vous doutez bien que je partirai sur une dérape lourde, voire spirituelle.

Détrompez-vous : je ne parlerai ici que de pommes. Pas de pépins, mais de chair juteuse à souhait, de visages souriant sur sur des photos, de répétitions voulues des automnes. Du constant retour de l’inconscience et du réveil. Du temps qui nous fracasse de pluie puis de soleil, de mitaines de laine puis de sourires maison, d’yeux collés dans toute la noirceur puis de rires décollant dans toutes les langues.

Parfois, le temps va à l’envers, cependant. Mais il revient toujours.

Le craquant de la pomme itou. En tout cas, à en croire le poids du sac sur mes épaules, il reviendra assez longtemps. Juste assez doucement pour moi, juste assez surement pour toi.

Un jour, dans un champ, j’ai laissé chanter l’automne à travers les gens. Aucune réflexion, que du reflet : tout le monde brillait par sa présence, formant une mosaïque d’éclaircies et d’éclats de fruits. Pas de mélancolie mal placée; les bêtes ne me l’auraient pas permis.

Qui aurait cru que tant de partages, de dégustations, de grignotage puissent m’alléger au lieu de m’enfoncer? Pas moi. Je n’avais vu que le premier degré des ficelles qui tirent les branches vers le bas, et non les pommes qui en tombent en mannes. Sur nos têtes trop lourdes, même. Une correction flagrante. Une chute pour ce texte.

Nous aurons même eu des prunes, et des bonnes poires, au cours de cette journée. L’automne m’a rappelé ses bienfaits, qui se déclinent certes en de nombreuses saveurs, mais qui me soufflent par-dessus tout au visage la certitude qu’il y en aura d’autres.

Et, au fond de l’air, je trouve un quelque chose du Japon de l’automne dernier, du Japon du départ et des désillusions. Mais surtout, je me plais à y sentir la vaste impression du Montréal du retour, et des pommes qu’on y croque sans gêne.

Pas tant, mais ça va vite. La pluie, les jours, les éléments de ma vie se déchainent au même train où les mots s’enchainent en suites de poèmes désarticulés.

On s’accroche en dedans comme en dehors de la voiture, les fesses adhérant à la chaleur qui reste. On lit une pancarte à l’envers comme si c’était une page tournée. On fricote avec l’imprévu, le temporaire, la saute d’humeur.

Comment ne pas aimer cette sphate qu’on ne fait qu’effleurer, symbole de tant de phases et strates de vie aplanies?

Le toit s’ouvrira bientôt au lancement de milliers de pages qui me collent à la peau. Et on roulera toujours, en quête de soleil, de sommeil et de vacances. Jamais l’un sans les trois.

Pendant que la FM rappelle à soi la jeunesse qu’il reste, la vie tonitrue dans la voiture en nage. On y arrivera…

… tout en se faisant doucement berner par le bruit de la vitesse. Étourdi, on ne remarquera pas que son espoir de trophée de course a été emporté par la berline japonaise, indépassable.

Inpensable, mais on s’est fait rouler, tout de même.

Qui vient avant l’autre de l’oeuvre ou de l’oeuf? Qui a pondu, est-ce l’oeuvre elle-même qui déboule? En cette période de loteries et de tirages, je me pose trop de questions et j’en oublie l’essentiel.

J’ai un livre à vendre.

Mais comment vendre quand on ne sait plus? Comment aller chercher toute sa conviction de vendeur à commission quand le produit est le fruit de son propre amour-haine, son propre rejeton dont on connait chaque faille par coeur? Comment ne pas pointer chacune d’elles sous le nez des consommateurs, puis comment ne pas craquer?

Quand j’étais jeune (et déjà fort romantique), je voulais publier mon oeuvre posthume. Peur de la critique? Hum.

Mais voilà qu’entre-temps, mon dessous de lit a cédé comme une coquille, et des vagues et des vagues de pages ont profité d’un instant de vanité pour se reproduire.

Sont-ce bien les miennes? Ces pages d’il y a un an ne m’appartiennent plus; elles sont sinon à des mois de moi, sinon à vous et vos critiques.

Plus douces que les miennes, il va sans dire.

Je voudrais déjà avoir les mots ailleurs, mais je dois y perdre la tête et laisser la poule en moi caqueter ces mots :

« Recueil à vendre, recueil à vendre! Le Cahier mauve, designé avec gusto par le Cheval-Marcel, offert en différents tons de mauve, 25 $ pièce. Jeune auteure encore vivante. »

Ne vous y méprenez pas : le résultat est impressionnant. Le design rend superbement compte de mes écrits, et ceux-ci me rendent fière par bouts. Mais j’ai peur de la pérennité.

Aurait-il pu n’y avoir qu’un lancement sans fin, et pas de retombée?

-Merci à tous ceux qui se sont pointés à mon lancement, et à ceux qui ont acheté aussi. Vos commentaires et critiques sont bienvenus quels qu’ils soient. Ma réaction insécure n’appartient qu’à moi. Je tenterai seulement de ne plus la couver.-

Alors voilà, je vous convie au lancement du Cahier mauve, recueil de poèmes et de choses qu’on pourrait callligraphier, le lundi 15 aout de 17 h à 19 h, à l’Île Noire, Montréal.

Rien à ajouter

Je laisserai

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J’espère vous y voir!

Que ça fait des conneries, un chat. Mais que ça vit, aussi.

Me pâmer au point de mettre une photo de Mine dans mon portefeuille et sur mon profil Facebook, c’est pas pour moi – du moins pas encore. Mais à défaut d’être groupie finie, je serai au moins bavarde du moindre fait (trivial) et geste (maladroit) de mon chaton. Presque aussi bavarde que lui, m’enfin.

Je sens que je me suis fait avoir comme une maman débutant accidentellement sa vie de couches, de manque de sommeil et de sourire ahuri. Pis je suis pas trop à l’aise avec ça.

Quand je suis sortie, je m’ennuie de cette absurde boule de poils miaulante. Est-ce que c’est ça, avoir 26 ans? Sentir que le fil qui relie à la maison n’est somme toute qu’un élastique, et que c’est moi qui le fais rebondir. Je joue toute seule, quoi.

Reste que calquer sa journée sur celle d’un chat, c’est se tremper les pattes dans un mode de vie inconnu jusqu’alors. C’est mordre dans les coussins pour en sentir le tissu au lieu de juste y toucher du bout des fesses ; c’est passer du saut au sommeil en un instant, sans les longs instants d’insomnie maniaque ; c’est aller chercher ce qu’on veut coute que coute, dent pour dent ; c’est ne connaitre ni rancune ni hypothèse folle.

Finalement, être un chat, c’est être fou, délicieusement fou. C’est être trop beau pour être vrai, et s’en foutre complètement. C’est être dans un rêve de lucidité où les pensées fuient devant comme de petites souris.

Bon, le travail m’attend : j’ai une petite bête à nourrir, une plante à rempoter, des racines à prendre à Montréal. Et des petites dents qui ont envie de croquer.