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Le titre est une citation provenant du poème « Vienne » de Nicole Brossard, paru dans le recueil Je m’en vais à Trieste, publié aux Écrits des Forges en 2003.

 
 

je ne suis jamais allée à Trieste

mais j’ai vu bien d’autres villes

au même nom que les vôtres

bien d’autres instants

reconstruits. Le Procès en gondole

sans Venise, sans Prague

 
 

s’est perdu. Qu’est-ce qui du voyage reste

dans le récit des autres? La posture

d’observatrice fine la sensibilité

le temps. Le haïku

se fait plus long, relie

les points morts aux vivants.

 
 

Un bouledogue français au ruban rose

me suit vers les jardins du Luxembourg

malgré la laisse.

Il y a quelque chose de la solidarité

dans la foule de Fifth Avenue

ou du traversier vers Gorée

 
 

un tournis. Devant les ruines

babyloniennes du musée Pergame, deux amies

fomentent un plan pour botter

un pigeon. La juxtaposition

a-t-elle raison

de la chronologie?

 
 

Montréal, salon de thé. Une femme chuchote

ses opinions politiques. Françoise David

a pris le métro,

je vous lisais voyager.

Journée internationale des droits

des femmes trouvent le temps long

 
 

à la porte de quelle ville

allons-nous? Au front

le tour de la terre laisse des traces.

Depuis Prague je n’arrive plus

à respirer, des gens prennent

comme moi et sont heureux

 

 

je n’écris pas souvent sous l’effet de la métacognition

mais il fait parfois bon frapper

à sa propre porte

pour l’heure du thé, du fond

en forme de pirate, d’ancre, d’échine

étirer une carte conceptuelle au trésor

je viens avoir sur moi une perspective critériée

j’apporte un moniteur dont les sauts conceptuels

restent à flot avec mon beat

résonnent dans ma ligne de pensée magique

où énergie est magie et cognition

à la deux

je n’ai pas envie d’écrire juste de trop lire

pour que tout se déplace en orbite

d’un oeil à l’autre, des auras

d’argentique bonheur

de ne pas me voir

trainée au fond d’un bac

à ma remorque j’ai un portfolio d’études

contrastées, un temps de réflexion,

un plongeon au pays du sol et un relever

l’urgence au fond, les tempes à l’air

du temps a passé peu importe

je bois toujours le buvable

à l’heure de l’ignorance étale

je tire un tapis entre mes jambes,

y trouve des fleurs, beauté

normative, odeur de chien mouillé

les chiffres en ligne ont défiguré l’empan

je me les jette à la figure

à l’heure de l’autoévaluation

j’ai déjà tourné les talons d’un quart de tour

et la seule chose que je laisserai

me défigurer

est la tasse de thé froid

comme je l’aime.

Qu’est-ce qu’y m’a fait, au fait? Y a rien fait. Pis c’est dans ce rien-là que je me suis perdue.
– Suzanne, dans Le Météore, de François Delisle

***

entre mes deux yeux
ce beau rien plat,
la base du nez où reposent
les rêves de tombée
dans le vide du matelas —

ça glisse.
que le dos d’un canard
serait doux à flatter
mouillé et bleu
comme le poil d’une loutre

studieuse.
c’est là mon totem
et mon fardeau,
lourdeur du bois
qui encercle mon regard
et mes yeux noirs

si
seulement ma douceur de chat
pouvait être partagée
flanellette pour trois
soirs en ligne —

en attendant rien
ne passe(nt)
que des rêves massues
où je mets le feu avec douceur
et me réveille trempée
de sucre tendresse –

je reviens
adolescente, réussie
seule et vide et
épuisée, un bouton de rose
sec
dans une feuille de papier

je bois.
mes verres filtrent
le monde en bleu,
et le temps d’une hibernation
les hommes deviennent
des poupées en carton.

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Impro en écriture automatique ou presque. Pas d’écrit : qu’un dictaphone et une fille bored au bras dérinché.

Écoutez ici.

Ceux qui me connaissent bien ou me suivent de près savent que mon été dernier a été marqué par un voyage en Europe, le voyage de ma vie, puis-je affirmer. Parce que commencer une nouvelle année n’aurait pas de sens pour moi si je ne revenais pas sur les évènements qui ont formé celle qui vient de finir, j’avais envie ce soir de me replonger dans mes carnets de voyage et de vous en livrer des extraits décontextualisés. Peut-être que mes lectures constantes et mes tirages de citations n’y sont pas étrangers.

27 juin, 22 h 46, train Köln-Dortmund
« La vie me montre qu’il n’y a pas qu’un chemin pour aller quelque part – et il y en a plus encore quand on n’a pas de destination précise. »

30 juin, 15 h 36, Tisnov, Café Siesta
« Regretter a le gout du Fernet. Se brosser les dents avant et après les repas n’y changera rien.
Je dois m’acheter une bouteille de Fernet avant de quitter la Tchéquie.
Mais regretter a aussi un gout de Bryan Adams ou de Police. Juste un peu, c’est toujours mieux. »

3 juillet, 18 h 43, Brno, rue Cejl
« Je suis là, en Tchéquie, pimpante dans le danger sans nom, sans odeur. Sans regard, surtout; [ceux qu’on appelle] les Roms sont évitants [dans cette rue].
Je prends le thé, la tête me fait mal à la base du nez, il ne m’arrivera rien. »

4 juillet, 15 h 39, Brno, salon de thé Chajovna
« La gorge me pique; je bois pour me protéger, comme toujours. Dans ma vie, le thé est une certitude. »

7 juillet, 18 h 56, Budapest, bains Szechenyi
« Je suis heureuse de retourner entre deux mondes, la nuit, là où personne n’appartient. Je me laisserai bercer et rêverai que mon train est poussé sur les rails, dévale une pente et explose dans mon sommeil. »

8 juillet, 21 h 21, Prague
« Sortir seule, quand y a pas de chaises devant le bar, c’est dur. Surtout quand t’as tendance à répondre aux regards par un reniflement ou un geste inutile, comme tasser une paille de quelques millimètres. »

14 juillet, 3 h 30, Paris
« Putain, j’suis trop fière d’être française. »

16 juillet, 20 h 44, Paris
« À quoi ça sert de revenir sur ses vieilles traces? À rien. Mais il fallait revenir pour le savoir. [Et] tout sauf marcher directement dessus, dans le même ordre. Faire les choses différemment, à tout prix. S’étourdir pour ne plus l’être, étourdie.
Ou bien l’être et puis fuck, hein. »

18 juillet, 6 h 28, avion Smartwings, CDG
« L’aventure encore. Je me sens vivante. […] Même si je ne sais pas ce qui va arriver. Parce que je ne sais surtout pas ce qui va arriver. »

22 juillet, 21 h 1, un quai, Paris
« Le saut dans le vide comme hygiène de vie. »
//
« C’est facile de toucher au bonheur, un verre de vin dans le nez. »

25 juillet, 18 h 59, Barcelone, bar à vin Monvinic
« [N]otes empyreumatiques, vous me frappez toujours quand je ne m’y attends pas, comme un soleil catalan fait suer toute l’eau d’un corps. […] Le caoutchouc dans toute sa sensualité. »

26 juillet, 10 h 43, Barcelona-Sants, train
« [Q]uand on part, on a le meilleur des deux mondes, on ne manque rien : ni la nouveauté et l’excitation de la découverte, bien sûr, ni le train-train à l’endroit qu’on a quitté… parce que lui, il se rattrape facilement. À moins d’être partie vraiment longtemps. »

29 juillet, 9 h 14, train Madrid-Puerta de Atoche / Barcelona-Sants
« [R]etourner a toujours un gout de facilité, un gout de tapas & pintxos avec un brin trop de mayo. »

29 juillet, 20 h 2, Barcelone, bar à vins Monvinic
« Mon vin sent le coco (celui [que Ramiro] m’a suggéré et versé un peu plus que). L’autre était un concert en bouche, un truc classique dont je ne comprends pas la mélodie. J’ai besoin des noms. »

Puis plus rien d’intéressant. Ou de partageable. Sauf peut-être un fond de verre de vin.

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(Carnet sur la photo : par Mélodie Vachon-Boucher, alias Cheval-Marcel)

En tout cas, des poèmes en 5 lignes. Un
soir de chauffage, de tisane et de poil. Originally published on my Twitter account, @meme_aimee.

1.
tu me dis si seulement
je te dis c’est mieux pas
pour toi
l’histoire se retourne
contre moi

2.
ajouter des espaces dans un poème
pour
laisser les mots respirer
à ma place

3.
créer de l’espace entre mes omoplates
là où l’amour est
coincé
juste comme il faut
(pas) aimer

4.
rose d’automne et
jour des morts si près
ce soir le thé me rappelle
à la vie
aux morts

5.
i’d like to love
but i don’t know how
(not) to
stay all open
to heartwaves

6.
life is just a matter
of timing
we are scattering ourselves
in all directions, expecting
to be crossed

***
and to cross me, follow my new tumblr, hiroshimem.

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Elle maniait la boite à thé comme elle maniait le crayon, et d’un trait vif déposait quelques grains de couleur dans le fond d’une théière. Puis, elle versait l’eau sans un regard pour l’aquarelle qui s’y déployait : blanc, vert, ocre. Elle n’avait pas le temps de laisser trébucher son regard : d’autres tables attendaient leur boisson, il lui fallait courir aux devants de la soif.

En un mouvement soyeux elle ajoutait théière après théière sur son bateau, formant une tapisserie de porcelaine, une mosaïque de points sur une to-do list.

La vie avançait ainsi, de thé en thé, de branche en branche, de coeur en coeur. Elle laissait les feuilles se détendre lentement puis en goutait la liqueur. Lorsque la saveur était assez éclatante, elle transvidait le liquide dans une autre théière. Et ainsi coulait le thé, comme de l’encre sur les peaux et les estomacs vierges.

Parfois, entre deux mouvements, elle s’arrêtait pour chanter une pièce de Total Life Forever de Foals. Et si elle trébuchait sur une ligne, elle reprenait ses infusions avec humilité.

 

* Texte écrit à partir de la liste de mots fournie par Roxane Gosselin : table, branche, tapisserie, courir, chanter, trébucher, soyeux, éclatant, vif. Ce faisant, j’ai copié le concept du dVerse Poets Pub de samedi dernier, qui demandait d’intégrer des mots fournis par un tiers et une référence à une pièce de musique. Done! *

Here are a few more (see yesterday’s post) micropoems (haiku… or most probably senryu) in French. Tonight, at dVerse Poets Pub, we are allowed (even encouraged!) to write in another language than English. I then decided to write in my first language, French… and added a few Japanese words to them.

(I guess I should record myself reading them out loud like… right now and join the file, so that you can at least hear the sound of them. Sorry I didn’t provide an English translation this time.)

My reading out loud (open in a new tab)

Voici :

1.
Dans la ruelle
derrière le bar
l’odeur des croissants

2.
Ce monde
toujours plus blanc
il neige

3.
Deux adolescents
se racontent
leurs voyages imaginaires

4.
Le chawan* de mes rêves
imparfait
trop cher

5.
Lecture de haiku
au salon de thé :
issa nomi**

6.
Soir de tempête
les néons du cinéma
ciel orangé

7.
Sous la lune
impossible de mentir :
je suis une femme

8.
Il y eut une neige
il y eut une pleine lune
superpositions

9.
La théière vidée
puis remplie
un autre invité

10.
Dans l’arbre gelé
les pépiements redoublent
aware ari***

11.
Gomme balloune
qui attrape la langue
couleur de pantalon

* A chawan is a bowl made especially for tea-drinking.

** Issa is/was a haiku master. His nickname literally means ‘one tea’, ‘one cup of tea’. The noun nomi means ‘drinking’.

*** Aware is a feeling of compassion, or sensitivity to the ephemeral nature of things. I thought it interesting that it writes the same as the English word aware. (Ari simply means that it’s there.)

I no longer write / long poems
Je peux pus / écrire au long

Je redouble d’intensité / je vis
I intensify / I live / I see

the open field / of my dreams
le champ s’ouvre / je rêve

de thé / et d’eau fraiche
tea flows / as fresh as water

I run / to this poem’s fall
toute bonne chute / a une fin

la mienne n’est pas / écrite
so many ends / left to write

ciel_sale

PIS UN AUTRE

mon coeur s’emballe / pour moi
and then my heart / unwraps itself

ciel_propre

PIS UN DERNIER

I thought the clouds / would fit
Suis-je trop / pour les nuages

Mon âme aujourd’hui, une feuille d’érable
tombée, certes, mais aussitôt envolée
un appétit de terre et d’air
planté sur un corps de rosée

Il y a de ces jours où le coeur
veut aller plus vite que le respir
et s’enfarge dans la feuille sur le tapis
et ébrèche le bec de sa théière

Avec l’automne mon souffle est revenu
à la base, pu-er sur feuilles
question de décanter les battements
du reste des évènements réels

Les gestes ont dû reprendre le dessus
et les autres directions, dont la grâce
d’avoir été une feuille parmi tant d’autres
et peut-être aussi le chat

Mes mots coulent d’un coup, trois doigts
d’eau au fond du bol, et frappent
les parois pour rendre vert
ce qui reviendra à mon essence

Photos instagrammées. Suivez-moi: @meme_aimee.

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