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Qu’est-ce qu’y m’a fait, au fait? Y a rien fait. Pis c’est dans ce rien-là que je me suis perdue.
– Suzanne, dans Le Météore, de François Delisle

***

entre mes deux yeux
ce beau rien plat,
la base du nez où reposent
les rêves de tombée
dans le vide du matelas —

ça glisse.
que le dos d’un canard
serait doux à flatter
mouillé et bleu
comme le poil d’une loutre

studieuse.
c’est là mon totem
et mon fardeau,
lourdeur du bois
qui encercle mon regard
et mes yeux noirs

si
seulement ma douceur de chat
pouvait être partagée
flanellette pour trois
soirs en ligne –

en attendant rien
ne passe(nt)
que des rêves massues
où je mets le feu avec douceur
et me réveille trempée
de sucre tendresse -

je reviens
adolescente, réussie
seule et vide et
épuisée, un bouton de rose
sec
dans une feuille de papier

je bois.
mes verres filtrent
le monde en bleu,
et le temps d’une hibernation
les hommes deviennent
des poupées en carton.

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Impro en écriture automatique ou presque. Pas d’écrit : qu’un dictaphone et une fille bored au bras dérinché.

Écoutez ici.

Ceux qui me connaissent bien ou me suivent de près savent que mon été dernier a été marqué par un voyage en Europe, le voyage de ma vie, puis-je affirmer. Parce que commencer une nouvelle année n’aurait pas de sens pour moi si je ne revenais pas sur les évènements qui ont formé celle qui vient de finir, j’avais envie ce soir de me replonger dans mes carnets de voyage et de vous en livrer des extraits décontextualisés. Peut-être que mes lectures constantes et mes tirages de citations n’y sont pas étrangers.

27 juin, 22 h 46, train Köln-Dortmund
« La vie me montre qu’il n’y a pas qu’un chemin pour aller quelque part – et il y en a plus encore quand on n’a pas de destination précise. »

30 juin, 15 h 36, Tisnov, Café Siesta
« Regretter a le gout du Fernet. Se brosser les dents avant et après les repas n’y changera rien.
Je dois m’acheter une bouteille de Fernet avant de quitter la Tchéquie.
Mais regretter a aussi un gout de Bryan Adams ou de Police. Juste un peu, c’est toujours mieux. »

3 juillet, 18 h 43, Brno, rue Cejl
« Je suis là, en Tchéquie, pimpante dans le danger sans nom, sans odeur. Sans regard, surtout; [ceux qu’on appelle] les Roms sont évitants [dans cette rue].
Je prends le thé, la tête me fait mal à la base du nez, il ne m’arrivera rien. »

4 juillet, 15 h 39, Brno, salon de thé Chajovna
« La gorge me pique; je bois pour me protéger, comme toujours. Dans ma vie, le thé est une certitude. »

7 juillet, 18 h 56, Budapest, bains Szechenyi
« Je suis heureuse de retourner entre deux mondes, la nuit, là où personne n’appartient. Je me laisserai bercer et rêverai que mon train est poussé sur les rails, dévale une pente et explose dans mon sommeil. »

8 juillet, 21 h 21, Prague
« Sortir seule, quand y a pas de chaises devant le bar, c’est dur. Surtout quand t’as tendance à répondre aux regards par un reniflement ou un geste inutile, comme tasser une paille de quelques millimètres. »

14 juillet, 3 h 30, Paris
« Putain, j’suis trop fière d’être française. »

16 juillet, 20 h 44, Paris
« À quoi ça sert de revenir sur ses vieilles traces? À rien. Mais il fallait revenir pour le savoir. [Et] tout sauf marcher directement dessus, dans le même ordre. Faire les choses différemment, à tout prix. S’étourdir pour ne plus l’être, étourdie.
Ou bien l’être et puis fuck, hein. »

18 juillet, 6 h 28, avion Smartwings, CDG
« L’aventure encore. Je me sens vivante. […] Même si je ne sais pas ce qui va arriver. Parce que je ne sais surtout pas ce qui va arriver. »

22 juillet, 21 h 1, un quai, Paris
« Le saut dans le vide comme hygiène de vie. »
//
« C’est facile de toucher au bonheur, un verre de vin dans le nez. »

25 juillet, 18 h 59, Barcelone, bar à vin Monvinic
« [N]otes empyreumatiques, vous me frappez toujours quand je ne m’y attends pas, comme un soleil catalan fait suer toute l’eau d’un corps. […] Le caoutchouc dans toute sa sensualité. »

26 juillet, 10 h 43, Barcelona-Sants, train
« [Q]uand on part, on a le meilleur des deux mondes, on ne manque rien : ni la nouveauté et l’excitation de la découverte, bien sûr, ni le train-train à l’endroit qu’on a quitté… parce que lui, il se rattrape facilement. À moins d’être partie vraiment longtemps. »

29 juillet, 9 h 14, train Madrid-Puerta de Atoche / Barcelona-Sants
« [R]etourner a toujours un gout de facilité, un gout de tapas & pintxos avec un brin trop de mayo. »

29 juillet, 20 h 2, Barcelone, bar à vins Monvinic
« Mon vin sent le coco (celui [que Ramiro] m’a suggéré et versé un peu plus que). L’autre était un concert en bouche, un truc classique dont je ne comprends pas la mélodie. J’ai besoin des noms. »

Puis plus rien d’intéressant. Ou de partageable. Sauf peut-être un fond de verre de vin.

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(Carnet sur la photo : par Mélodie Vachon-Boucher, alias Cheval-Marcel)

La nuit la plus longue sera une autre cavale de l’esprit.

L’esprit en tant qu’énergie coulant à travers les montagnes, la neige et la poudrerie, et laissant croire au spirituel parce que tant de beauté.

Tant d’arrêts du coeur. Tant de larmes figées.

L’esprit en tant qu’essence des choses, en tant que son sourdant des vibrations des côtes.

Oui, cette nuit la plus longue sera longue, parce que par la fenêtre fermée j’oserai lancer un appel, une suite de mots entrelacés en une guirlande de Noël improbable, une série de lumières clignotant au rythme des doigts sur un clavier miniature.

Par la fenêtre fermée j’oserai entendre un appel, celui du vent d’un avenir devenu proche de ma poitrine, serré comme seul un vent peut l’être.

À travers le ronronnement du lave-vaisselle et de l’actualisation des objets (sapin, odeur d’aiguilles, couette, thé vert, etc.), à travers le brouhaha de ma tête en fleur, un chant perce.

Une étoile filante vacille dans mon regard (fermé, vers l’intérieur).

Un chant perce. J’entends le soliste d’hiver. Sa voix apaise, coule autour de moi, épouse ma forme, flanellette. J’y perçois l’éraillement du voyage, mais aussi la lueur du matin qui viendra un jour, le jour.

Parce que c’est déjà le jour, et déjà plus le plus court.

Le soliste est reparti. Son écho persiste toutefois, neige après neige; le froid a figé son courant, parsemé mais parfait.

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Voici le texte de la nouvelle qui a été envoyée au concours de nouvelles de la Zone d’écriture… sans succès. Je me permets donc de la partager avec vous.

Et l’on se perd, et l’on s’allonge, et l’on commence ses dires par et et une euphonie.

Autant dire qu’on commence par l’inutile. Ou par les artifices réservés aux seuls maitres et maitresses du style, ces visages jaunis posés comme des idoles devant les classes de jadis.

Martine le sait, elle qui multiplie les mots comme remparts contre les regards inquisiteurs. Ironiquement, elle écrit et écrit des milles, des millénaires de papier pour se protéger du jugement de cette ancienne professeure de littérature française. Une momie, s’il en est une.

En fait, il en est deux : Martine s’est momifiée également. À vouloir s’écarter, elle s’est perdue dans l’autre.

Les règles et les genres seront allègrement digressés, choisit-elle, sans se douter que de l’autre côté de tous ces murs de carton poreux, deux ou trois jeunes écrivains vivent la même révolte. La momie ancienne prévoit déjà, d’ailleurs, un futur littéraire des plus simples.

Pas composé, donc. Pas proche, non plus. Que des choses qui arriveront d’elles-mêmes, dans le temps comme dans le temps, tout d’un bloc. Comme le mal du matin, comme le succès incertain, comme l’averse éternelle qui se rue sur son réveil.

« Ça y est, l’avenir est là », constate-t-elle lorsque le blanc de l’écran lui heurte les yeux. La propreté, l’étincelance, les jets d’encre parfaitement encadrés qui défilent sur son écran offrent un contraste pénible, lui semble-t-il, avec les daguerréotypes des auteurs d’antan. Tous se parlent, se battent plus vite qu’elle, lui tournent le cœur vers toutes les inquiétudes possibles.

Sauf vers celles qui comptent, celles de ses mots. Celle des mots d’une génération, étalés et cousus ensemble par son propre fil.

Martine n’arrive plus à synthétiser. L’exercice la mène invariablement à repiquer par ci par là, mais à ne rien changer de la longueur du flot ininterrompu de banalités. C’est une catalogne moderne, qu’elle tisse. Une œuvre unique, certes, par sa disposition de chaque lettre et de chaque mot dans la page, mais qui n’en sera cependant pas moins indistinguable de celle de sa voisine.

Étourdie par le défil, Martine sort sur le balcon. « La cigarette m’inspirera », souffle-t-elle.

Sinon, ce sera la pluie, ou la couche de tabac sur sa langue l’empêchant de gouter, ou l’inertie plaquée au sol par les métaphores qu’elle s’explique mal.

Martine s’empoussière à chaque pouffée. « Très bien, je jaunis, je me rapproche des spectres de ces auteurs passés. Je me rapproche de la mort. »

Son rêve ultime, la parution de son œuvre posthume, lui apparait dans tout son sublime. L’apothéose d’une vie trop ramée lui apparait dans un seul moment vécu par d’autres. C’est d’ailleurs la trame de sa vie, son invécu.

De son balcon, elle a vue sur l’appartement voisin. Par la fenêtre, un écran bleu la nargue, lui rappelant que le travail n’est pas que rêve, et que de toute façon, même son rêve n’avance pas.

Elle se penche par-dessus la rampe pour faire tomber sa cendre trop loin d’elle pour que ce soit naturel, et accroche au passage son regard dans la vitre et ses reflets aveuglants.

Une main sur la balustrade, une main tenant la cigarette maintenant éteinte par le pluie, Martine scrute en avant, les yeux dans l’eau. Une page blanche, lumineuse; des mots étalés dans un flou artistique et sans doute poignant; des feuillets juste assez étendus et écornés pour qu’il soit clair que la voisine est une bonne auteure.

Et Martine, elle, ne réussit qu’à être à la hauteur du balcon, même pas à celle de sa vie. Et qu’à commencer ses phrases par de pitoyables et.

Même les volutes ne se répètent plus. Martine est enveloppée d’une aura de clarté, pour la seule fois de sa vie d’ailleurs. Pour le seul froid qui la tance.

Le blanc vide la tente. Elle tend la main toujours plus loin par-dessus bord, question de se saisir du plus de mots possible avant d’être balancée en bas. Avant d’être en suspens. Avant d’être suspendue sur un mur, comme une obsession.

Martine ravit tout ce qu’elle peut, surtout l’impression d’être inadéquate, scellée dans sa peau par la seule présence de sa voisine qui écrit, elle aussi. Qui écrit mieux, aussi.

Le ravin lui revient en tête. Le ravin. Le ravin. Elle ne peut plus taper d’autre mot du bout des doigts sur la rampe. La cigarette, tombée depuis longtemps, simule un corps mou, le sien, si seulement son œuvre posthume était prête.

L’urgence de mourir la première. Avant même les mots ?

Saisie, Martine traine sa trombe d’eau jusqu’à l’intérieur, puis s’assied misérablement devant son clavier jauni, qu’elle lave malencontreusement. Le soupir qui suit s’éternise en adjectifs et en adverbes.

Ses doigts tachés des mots de l’autre traceront des pages et des pages, des analyses d’analyses, dans une langue insipide. Elle aurait dû être partout à la fois, de toutes les conversations effilées, devant tous les écrans pour saisir le gist d’un coup de poignet habile.

Le coup de poigne d’une génération se porte bien.

Le coup de règle lui tranche les doigts. La momie, penchée sur elle, lui souffle fétidement, presque fatidiquement, des mots déjà existants.

Mais Martine résiste. Le flot est interrompu. « Les mots d’autrui ne pourront plus se frayer un chemin sur mes pages », se convainc-t-elle. « Seule la pure synthèse s’échappera de mes lèvres. »

Elle se drape des mots des autres, d’abord, dans un sursaut d’organisation. Elle se lance dans l’archéologie des gemmes des autres. Les fautes d’orthographe et autres entorses ne la gênent même pas; Martine est déterminée à recenser ce qui existe à l’extérieur d’elle-même, et à se repenser par la négative. Pour faire changement.

Ses rouleaux de papier momie lui serviront désormais à éponger tous ces dégâts, ces espaces souillés par les autres, qui l’empêchent de joindre son rêve.

Est-ce le jaune ou le blanc qui l’attire le plus, finalement?

« Je ne sais pas. Pourtant, je sais, au fond de moi, avec force et clarté. Je sais ce que je veux. Mais je me balance; et ça aussi, je sais que je le veux. »

Martine est obnubilée par sa tâche de double destruction : elle tape et efface de plus en plus rapidement, elle efface à la fois les mots qu’elle essuie et les mots imprimés sur son torchon. Elle se persuade qu’elle crée – un véritable mess.

La chute approche. Les lambeaux de papier mouillé étincèlent contre l’ordinateur. Une fois les vies des autres absorbées, volatilisées, Martine pourra vivre. Ou plutôt, survivre après l’extinction.

Martine grelotte. Sa chair se soulève, ses dents écrasent les mots qu’il lui manque. « J’ai froid; je ne sais plus comment le dire », semble-t-elle murmurer.

Se couvrir de papier détrempé ne sert à rien. Sortir sur le balcon, encore moins. Il faut pourtant qu’elle fasse quelque chose : ses mains tremblantes n’arrivent ni à enfoncer des mots dans l’écran glacé, ni à les supprimer de l’espace. Elle ne peut que fleurer sa fin.

Et elle perd, et elle longe sa dignité d’auteure qu’elle ne sera pas. Elle pose pour sa postérité, tournant son visage squelettique vers le mur terni.

Sur le mur, la photo de Martine retournée. Dans le dos de Martine, un mot pas même griffonné. À la place, il demeure posé sur les lèvres, comme une réticence : « Et… ? »

—–

Lire les nouvelles d’autres auteurs sur leur blogue :

À vue d’oeil (Daniel Grenier)
La fin des glaçons (M.)

2011, l’année des migraines en crescendo et du corps en crise.

(En crisse? Aussi, sans doute.)

Je n’ai pas envie d’en faire un bilan. Pourquoi? Parce qu’il tiendrait dans deux lignes et quelque, que voici :

« Retour du Japon. Travail dès lors, dans mon domaine, avec superbes rencontres et fatigue infinie. Amours quand le temps le permet. »

L’an dernier, j’étais coincée au Japon pour célébrer dans un temple glacial. Je m’étais promis de célébrer seule l’année suivante, afin de répéter une expérience exquise que j’avais eue en 2010.

Cette fois, alors que j’avais oublié cette « résolution » – comme c’est la norme -, la force des choses m’a clouée au lit pour me la crier au visage. La migraine m’est passée sur le corps en entier – a rasé ma moitié de lit. Voilà le moindre son insupporté par mon système, surtout celui produit par une voix humaine plus aigüe que la mienne. Que celle qui joue dans ma tête, en tout cas.

Progressivement, tandis que le café et les Advil liqui-gel font effet, je me permets d’être contente de mon sort. Tout le monde parti fêter, j’ai la maison à moi même si je ne peux danser. N’est-ce pas ce que j’avais souhaité?

2011, retorse jusqu’au bout. Tu as fini par me donner ce que je voulais, mais en me faisant passer par les chemins bouetteux, de sorte que je peux même pas me plaindre.

2012, je te demande rien, comme ça j’aurai le droit de chialer.

Mais avant, je prends une petite année pour me reposer. Je pense que je le mérite bien.

(Comme vous tous, d’ailleurs, qui prenez le temps de lire mes états d’âme énigmatiques. Je vous souhaite pas ce que vous voulez en 2012; je vous souhaite rien. Comme moi, vous aurez sans doute quelque chose à la fin.)

Before we were even able to pronounce the three consonants in « next », we could, and would, say « neck ».

We were kids playing hard games, me-first-and-I-am-gonna-be-the-doctor-not-you games. The kind of games where one could be head and tail altogether, but never any lower than the top.

We were playing each in our own head, apparently sharing a part of our world but sharing it with whom I have no idea because no-one was really listening. Sharing apart, we were.

On one of those fog-clear days, I wipe myself off the world and think, « Aren’t we all kids building up our own stories and floors out of blocks? Aren’t we just blocking ourselves from the « nexts »: The person next to us, the next person who comes, the next opportunities that come in the shape of pains in the neck? »

Oftentimes I feel I am building my own next steps. I have been locking myself away, sleeping in my blog, living just what my head told me to.

We’ve been wrapped in our games, as presents to the next ones. Our own worlds pile up under trees, and no matter how far their contents is spread, they remain secrets.

Short is the path between a consonant and none. Short is the pat between two consonants.

As short as a lifetime, maybe.

Je me sens un peu déconnectée du Japon depuis que je n’y suis plus. À moins que je ne l’aie jamais été. À moins que je n’y aie jamais été.

Mais le Japon m’habite, je n’y peux rien. Surtout quand je l’infuse en moi, l’ingurgite chaque jour. Et je le bois fort, mon Japon; « viril », comme diront certains. Mais je mélange tout : le thé qui colore mes veines n’est pas toujours vert. Et même lorsqu’il l’est, il n’est pas toujours japonais.

Parce qu’avec le Japon, la modération a souvent meilleur gout.

Je lisais ce matin – tout en engouffrant une base de thé vert non identifiée – un article sensé sur les femmes japonaises qui apprivoisent peu à peu la solitude – et sur le Japon qui apprivoise peu à peu la solitude des autres.

Au Japon, on n’est pas le seul à s’ostraciser lorsqu’on le fait : les autres en ajoutent une couche et peuvent nous garder la tête dans cette solitude dans laquelle on s’était – volontairement – plongé. Du moins, c’est ce que je sentais, mais je croyais que la cause de cette ouate de solitude était mon étrangeté.

Pas seulement ça. Mais mon individualisme me vient peut-être de ma culture d’étrang(èr)e, d’alién(ée).

Je devais prendre des pauses de Japon de temps en temps pour cuver. Mon thé à la bouche, j’observais, je m’oubliais tout en sachant que je prenais ainsi soin de moi. Que je prenais assez de recul pour être capable de boire seulement. Et de penser, parfois, dans les trous.

Je prends des pauses de Montréal, aussi, à tous les jours. Des pauses de vie, des poses de vide. Des pleins de thé et d’énergie. Des pleins d’inspiration et d’expiration. Je me suspens un peu.

Je surprends peut-être un peu, ce faisant. Tant pis : la surprise me rendra plus attachante, dans tous les sens.

Et si j’ai pu avoir une influence dans ce mouvement d’acceptation de la femme seule en public – et si heureuse de l’être! – au Japon, tant mieux. Quoique… on a le poids qu’on a.

Bons thés. Bons solos.

Sérieux, on s’y croirait, dans l’hémisphère Sud. Une promenade de temple en temple dans les montagnes sous le soleil brûlant, et me voilà bien hâlée. Transportée. Puis, finalement, à bon port.

(Je sais que ça ne fait pas très sérieux de commencer un article par « Sérieux… » Les probabilités que le mot suivant soit « man » sont élevées. Mais ne vous inquiétez pas, je ne suis pas rendue là.)

Avant-veille de Noël 2010 au Japon : 15 degrés sous le soleil ; une visite de 25 temples bouddhistes et du musée des manekineko (les chats avec une patte levée, parfois mouvante, si accueillants à l’entrée des commerces asiatiques désireux de faire de l’argent) ; un matcha dans un jardin avec vue sur un tas d’îles menant à Shikoku ; un déambulage sur le catwalk en pierre capté par un appareil photo vieux de 80 ans ; une erreur de train qui m’amène trop tard dans une gare obscure ; un souper de pains moches (boulangerie chaude mon oeil) et de biscuits inespérés ; un jazzband comme une île dans une mer de chandelles ; une révélation.

Oui oui, j’ai bien dit une révélation. J’ai compris ce qui m’anime, ce qui fait ma particularité, ce qui pourrait être mon deuxième nom si la loi le permettait : Détails. Avec un D majuscule. Hé oui, je suis une analytique pur-sang. Mes journées ne sont qu’une accumulation de courts moments, de prises de conscience soudaines, de tweets isolés, de trouvailles improbables, de tasses de plaisir. Pour moi, faire une synthèse ou un résumé est difficile ; je commence immanquablement par vous donner un ou deux détails que j’ai glanés et qui, pour moi du moins, suffisent à rendre toute l’importance de l’oeuvre à résumer.

Cette révélation m’est venue alors que je prenais une photo d’un chat. En fait, je cadrais le chat dans le coin, et ce seul chat méritait une photo à lui seul. Les temples, non. À moins qu’ils mettent en scène des statues de boddhisatvas portant bonnet et bavette, ou encore des poignées de petits daruma ronds aux expressions faciales étonnamment abouddhiques.

Cette révélation s’étire, reste dans mon esprit sous la forme d’un rayon de chaleur qui s’éternise depuis le midi. Elle me fournit le fil conducteur de mon écriture.

Une image s’impose à moi alors que je vais regagner ma chambre surchauffée : une rangée de hinomaru, de grosses balles rouges sur un mince fond blanc, qui mettent leur chaleur de côté pour sombrer doucement dans la mer.

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