Archives de la catégorie Sur prose / Breaking Prose

Quand mes étudiants écrivent, j’écris aussi. Moments de poésie durs à croire s’entrecroisent dans une salle
grise comme fer, aux sommeils rideaux et aux écrans tirés jusqu’en bas – nous traçons le familier, faisant comme si nous ne voyions que lui.

Je pose ici mon calligramme d’aujourd’hui. Le sonnet de la semaine dernière (sera terminé et) viendra s’y ajouter.

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1. le patriotisme ordinaire

marteler de la gauchetière des deux sciatiques
ô canada
pas assez fashionable mais trop late
terre de nos aïeux
kazhaks, etc., 64 pays non nommés dans les deux langues
ton front est ceint
comme dans ceinture bien sûr avais-tu déjà vu ce mot

sauras-tu expirer sans qu’on te reproche d’imiter
moi je n’expire même pas
de fleurons glorieux
car ton bras posera la feuille là, tout juste entre le coeur
et la tête
ton corps droit sait porter l’épée
mieux qu’un quelconque bénévole adulé gauchement

dans deux jours tes oreilles ouvrables
la litanie des femmes seules
te concernera, ô travailleur
we stand on guard
dans le malaise des jambes droites
combien de citoyens expireront
sur ce tapis
en fioritures?

2. le régime ordinaire

douze visages nommés dans cinq langues
pays laissés aux maris, etc.
nos fronts d’argile nos rêves fashion
nos tissus dégringolants
bien sûr on pouvait toutes transmettre ce qu’on ne voulait pas

saurai-je sécher mon sourire
riquissimo
vos aloès rouges-gorges
vos odeurs de croix
je ne chanterai pas sur le trottoir cette fois
j’applaudirai
comme si vos vies en dépendaient

la litanie des femmes se trouve ici
possibilité d’être partout heureuse mais en femme
ô canada
de shake à tout prendre
terre des aïeux sur les joues à deux doigts
terre de livres à perdre

la main sur le livre saint jurer
pas comme dans juron bien sûr vous aviez compris

Ces retours de la joie, ces rafraîchissements à la mémoire des objets de sensation, voilà exactement ce que j’appelle raisons de vivre.
Francis Ponge, “Raisons de vivre heureux”, Proêmes

Emmagasiner des instants, s’emplir les bajoues de rosettes de crémage, les yeux dans le vide comme posés sur un voile présent. À partir des miettes vanille et de la crème choco se rebâtir un cupcake frais à l’intérieur, moment magique sous cloche, gout de rêve sous verre de contact avec la réalité.

Et là (Hélas?) l’imagination est une pouliche au visage moins humain avant, semble-t-il, plus chevalin, et l’arc-en-ciel sur son cul faisait moins Ed Hardy –

La vie sous zéro; la vie dans trente degrés. Le ventre est un fourneau qui fait gonfler et dorer tout ce que l’on y fourre. La langue gourde, les paupières lourdes, on engrange néanmoins, pour plus tard lorsque la vieillesse sera bonne et les jours veilleurs.

Vivre, longtemps après, pour l’odeur de plastique frais de sa collection d’effaces. Vivre, bien plus tard, pour le grincement du panneau à spiritueux où la pouliche principale discourait. Vivre, plus tard encore, pour les quatre spots de crémage brun laissés en hommage dans le fond de celle-qui-aurait-pu-être-ton-assiette, grand-maman. Vivre, trop tard j’imagine, pour la sensation d’exister dans un espace.

Là où on s’est senti exister un trop court instant, puis couler dans le verre du souvenir, déjà.

Ne jamais anesthésier la chaleur de son ventre, bruler par en-dedans et fabriquer des cupcakes passés, peut-être que les vagues de chaleur feront fondre le voile de glace sur les yeux, sur les croupes irisées des poneys, sur toutes les parties du corps gardées trop au frais – il fait seulement vingt degrés aujourd’hui, semble-t-il.

ça prend une mer de monde
pour élever un enfant
et un estuaire de savoirs
pour qu’il puisse en repêcher
tous les noms

tout ça pour ça
aptement nommer
ses cellules
jusqu’à la fin

ce qui se construit de neuf
se creuse
entonnoir cerné
à lunettes

il réalise qu’il est autant la femme
que l’homme, autant
le nom de ses amis que celui
qu’il porte, autant

d’arbres en dimensions
multiples accrocs aux habits
de celles des arbres environnants
les filets s’enchevêtrent
les oiseaux veulent remonter

tout ça pour être
pas plus unique
un oiseau étouffé
tombé pas loin

le cri des cellules
est un écho
de pages graissées
par des étrangers

tout ça pour ça
cesser de driller
sa tête un instant
sortir dans l’histoire

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Photo : Street art par Roc514 dans le Vieux Montréal

un coin de terre du bas-saint-laurent logé au coeur de la main droite
ma ligne de vie pointe et pique
les racines à l’air
sombre des ancêtres
je surnage sur le cul en plein bois glauque lichen
main dans la main dans un plaster
je suis infiniment plus bien que je pensais ici
mais en même temps moins bien que je le laissais croire

les phoques ne se seront pas pointés pour me saluer
seul un faon égaré reviendra nous voir
une langue de sable
pour les animaux marins
je compte les goélands les cris de frédéric par jour
retour dans le sentier du retour
ce n’est pas moi qui passe le plus aperçu ici
mais je ne suis pas non plus la meilleure camoufleuse

une volée de cartes à la main les meilleures de la table
je tire je pointe le coeur à l’air
les ongles plus jamais impec
une fois attelés
je ne sais plus qui gagne je suis dans le vin ou dans le flow
impossible à vérifier l’impossible
j’ai déjà plus de blessures qu’en arrivant
mais je m’en fous plus que je ne le laisse voir

certaines choses comme chez nous tes yeux denses ma blouse de cerfs
une rose des thés à la main
les pétales en couronne
de crevettes rose bonbon
d’autres comme chez moi avant que je me refasse
la peur en surplus de la peur
mais il m’aura fallu l’éloignement pour qu’enfin je
trouve comment me fondre dans le paysage.

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temps, autres moeurs
comme entrée en matière
papier plastique ampoules
et vitamine E en couches blanches sur
les bobos de deux semaines, un mois
traces de journaux intimes
indélébiles dans le recyclage

tu penses que tu as assez déchiré
de mots en leur plein coeur
mais tu continues à rapetisser
tout sauf les muscles de tes épaules
taillés exprès sur le bottin
le fond de tes armoires blanc
comme une camisole au vent

comme un de ces journaux que tu n’as pas su
meurtrir avant de redonner piteux
neufs après cinq déménagements
tu as de l’expérience vois-tu
en ramassis en classage poubelle
ou recyclage recycler c’est poser
un geste ça tu le sais bien

toujours trois sacs par semaine ça
parait pas les trous dans les meubles
tu ronges ta vie de papier tu fais
du vide pour une autre après
ventilo courir après des parallélogrammes
cartonnés surlignés jaune rouge
mottes de poils ça ça se recycle pas

les deux mains dans le vide
tu te demandes pourquoi ne pas
avoir retourné tes armoires
direct dans le sac blanc
fouillé dans la transparence
pêché le compte d’hydro impayé
à la pince à épiler

l’épuration totale mardi matin
sortie complète des matières
enterrables sans remords
papier plastique verre
appareils en fouillis sur les bras

ton casse-tête 2005-2010 pièces
dans les mains d’un badaud peut-être
épuré

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je suis la fille aux animaux. je porte sur les pointes du cou
des cerfs brodés et sur les seins
je porte le cri
de la souris qui monte
sur deux orteils aux toilettes
parfois je porte l’absence
de cri du jaseur d’Amérique
mort pour rien au bout des pieds
dans la ruelle trop sale pour son plumage pâle.

je suis celle qui accorde son ramage
à celui de ses hôtes, celle qui
échappe ses histoires en ouvrant trop
le bec, les pupilles radar qui se posent
sur les animaux sacs de billes -
casques de poil
morts, éléphants dans jardin zen -
et peaux tracées sur murs -
chats de rue, oiseaux
listen!
aux pieds levés
hors de leur tourtière.

je suis la femme aux chats crailleurs
et au corbeau botté Converse
je porte au ventre les dents
d’une panthère noire
de monde, les plumes d’un lion
à la griffe véloce, la douceur des peaux
de renard arctique et des fesses
de rat, les bois de cerf
in fur wrapped
et confettis début 80

quand je n’étais pas encore née
humaine.

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une série de haïkus dont plusieurs ont été publiés aujourd’hui sur Twitter (@meme_aimee)

1.
vacances
je prends 15 livres
à la bibliothèque

2.
vacances :
va donc jouer dehors!
j’apporte un livre.

3.
vacances
je me brule
les rétines sur les pages

4.
vacances
le ventilateur tourne
les pages trop vite

5.
vacances
quelle chaleur
dans nos cartes postales

6.
vacances
les pieds sur le sable
les yeux dans l’eau

7.
1er juillet
des boites et des boites
de livres à lire

8.
1er juillet
je déménage
mes poèmes sur papier

9.
1er juillet
je lègue un mur mauve
à la postérité

10.
1er juillet
visité l’appartement
et la bibliothèque

*** (Ah, et j’ai aussi mis un petit texte, écrit il y a quelques jours dans le bus, sur mon tumblr.) ***

le jour se déploie comme un ruban lent
tenu par une gymnaste aux bras ballants
en vain j’attends qu’il claque drapeau fier
mais ce monde est résolu à demeurer lent

même le soleil ballon en suspens dans l’air
le temps file mais les objets n’en ont pas l’air
peut-être comme le vin ne s’agite qu’à l’intérieur
mes pensées ne créent nul bouillon dans l’air

je lis un vers en monte le parfum d’une fleur
plus je vieillis plus je m’émeus des fleurs
quand le jour n’offre rien de grand à voir
je sens la beauté de ce qui vit puis meurt

la gymnaste laissera tomber son ruban au soir
elle ira vivre portes closes comme tous le soir
je boirai un verre pour faire tourner le monde
car rien de plus immobile que la nuit noire

je cherche un rythme qui pulse les secondes
du vide de la nuit je crée mon propre monde
où de ma coupe de vin en fleurs s’élèvent
en rubans toutes les effluves du monde

coupe tiens bon jusqu’à ce que le jour se lève
dans les vapeurs de vin que des bras s’élèvent
qu’ils tiennent en l’air sans tremblement
un ballon rouge rubis en bons élèves

*** Je viens de lire Rubayat d’Omar Khayam (trad. Armand Robin chez Gallimard) et j’ai eu envie d’écrire des quatrains perses moi aussi.***

16 ans, toutes mes dents dehors

et la sagesse à moitié à l’air,

à chaque pas la taille basse en marteau-piqueur

et les seins strappés en une seule poitrine

faussement dure,

laissant dans sa trainée

une poudre de mia

 

je m’en allais à la maison je m’en allais à la perte

d’un bout de moi

 

quand les poules auront des

orgasmes dans mes oreilles parfaites

quand les gars cesseront de

remplir leurs briquets de pets je

serai belle;

plus le monstre auquel on lance

des jetons de casino

dans sa propre tête

va jouer

dans le trafic

poudrée en parchemin

roulée

pour l’instant je craque

claque grasse dans’ face

que je suis donc laitte et

que j’ai donc ben envie de biscuits

 

peut-être m’en allais-je plutôt au gain

d’un bout de ventre

 

de mon futur diplôme

de bonne vivante avertie

 

verre de lait, biscuits

après le dur gardiennage

redevenir enfant

 

2 heures, 24 biscuits et 1 bleu nuit

plus tard, le mal de ventre

comme quand je m’étais dit

"plus tard, le mal de ventre",

avec les affres des tampons-cactus

prises

blanc plâtre ou blanc souris

toutes griffes dedans

plus tard, les larmes

pour la part

de gâteau

des anges qui ne me revient pas.

ce que je crache a des ailes, a du ciel,

a du mont en neige

 

non je ne suis pas enceinte d’un playtex

noir de monde,

ni d’une boite de biscuits

oblongue

et d’un ange short cake

mais ce que j’ai au ventre

est dur pour vrai

 

sous anesthésie

on peut enlever bien des choses

même quelques biscuits

 

pris dans un appendice.

je le sais, le médecin me l’a soufflé

en même temps que mon guts

 

je ne m’en vais plus à ma perte j’y rentre 

et j’ai déjà quelque chose

de moins que tout le monde

 

***

Ce poème a été écrit à partir de deux listes d’objets perdus énoncées dans des sketchs des Appendices ici et ici (Objets perdus 2 et 5… à voir!). Je voulais essayer de passer par-dessus le caractère absurde de ces objets et les introduire dans un poème racontant une histoire qui fait sens (en elle-même et avec l’absurdité des objets). Voici les listes rassemblées :

x deux poèmes sur le thème des biscuits
x un cactus dans le plâtre
x les larmes de Michel Dumont quand qu’y a appris que La Part des Anges ça revenait pas
x une impression de déjà vu (x 2)
x des outils habillés en putes
x de la poudre de hip-hop
x une brassière monoboule
x un certificat de l’académie du bon vivant
x des jetons d’un casino qui existe juste dans la tête d’un monstre
x un CD d’orgasmes de poules
x un vieux parchemin sur lequel c’est écrit "t’es laitte!"
x un briquet rempli de pets

***

 

 

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