Archives mensuelles de février, 2012

Entre haïr et adorer, il n’y a parfois qu’un pas – que dis-je, la largeur d’un pas. À moins qu’il n’y ait la largeur d’une seconde?

Ou encore sa largesse?

Tomas Tranströmer disait se trouver dans "[u]n espace de temps / de quelques minutes de long / de cinquante-huit ans de large" ("Journal de nuit", dans Funeste Gondole, 1996). Plutôt qu’un bassin je me plais à imaginer un puits profond de toutes nos expériences – nous creusons notre vie à coup de dents – et large comme l’instant. Ainsi je bascule la lucidité de Tranströmer et préfère m’emprisonner dans une série de puits du fond desquels la surface n’est peut-être qu’un mirage.

J’exagère. La surface est là, presque tangible puisque je grandis un peu chaque jour – ou encore je refuse de creuser.

De toute façon la hauteur m’a toujours plus plu que la largeur ou la longueur. Ou la langueur, même.

Je divague. Et l’espace est court entre deux puits où poser le pied. Les lignes sont parfois même courbes, les surfaces glissantes. Et si ces instants de lucidité, à tendance optimiste ou pessimiste, étaient ronds, et non anguleux?

Il me semble que je serais bien, au centre d’un cercle aux dimensions du moment. Une bulle confortable où me reposer de toutes ces années passées et à venir, bien calée dans un instant équidistant de tout.

J’ai seulement peur que le recul me rende déséquilibrée. Que je perde le bord.

Que je bascule dans le réel, où rien n’est parfaitement rond ni carré. Où la longueur et la hauteur sont toutes relatives.

Aussi relatives que la lucidité.

Aujourd’hui a eu lieu la lecture de poésie de Yolande Villemaire, Claude Beausoleil et moi-même dans un espace qui m’est cher, soit l’école CLC.

La lecture venait dans le cadre d’un vernissage qui réunissait plusieurs artistes de la région de Montréal et dont le thème était l’amitié (I saw my reflection come right off your face).

Reculant devant les oeuvres afin de mieux en apprécier les couleurs, nous avons relevé le défi de nous inspirer d’une d’elles pour l’intégrer à nos lectures. Le tableau suivant de Chantal Khoury (son site Gallerish ici) m’a enlevé les mots de la tête et me les a fait poser sur un papier (ou plutôt, un écran). Voici l’oeuvre en question et le poème qui ne l’est pas moins :

I saw my colours come right off your face
And I didn’t know what to do but
Leave
them on you
Leave
purple stains in my vision field

I saw them peel off
stains
and all was left was a purple crow
all was
left

I saw your colours come out
right
and you were left wearing nothing
but
friendship is a clear thing,
isn’t it?
You were transparent
I was left
stared at

There I was
transparent
too
transparent

Voici le texte de la nouvelle qui a été envoyée au concours de nouvelles de la Zone d’écriture… sans succès. Je me permets donc de la partager avec vous.

Et l’on se perd, et l’on s’allonge, et l’on commence ses dires par et et une euphonie.

Autant dire qu’on commence par l’inutile. Ou par les artifices réservés aux seuls maitres et maitresses du style, ces visages jaunis posés comme des idoles devant les classes de jadis.

Martine le sait, elle qui multiplie les mots comme remparts contre les regards inquisiteurs. Ironiquement, elle écrit et écrit des milles, des millénaires de papier pour se protéger du jugement de cette ancienne professeure de littérature française. Une momie, s’il en est une.

En fait, il en est deux : Martine s’est momifiée également. À vouloir s’écarter, elle s’est perdue dans l’autre.

Les règles et les genres seront allègrement digressés, choisit-elle, sans se douter que de l’autre côté de tous ces murs de carton poreux, deux ou trois jeunes écrivains vivent la même révolte. La momie ancienne prévoit déjà, d’ailleurs, un futur littéraire des plus simples.

Pas composé, donc. Pas proche, non plus. Que des choses qui arriveront d’elles-mêmes, dans le temps comme dans le temps, tout d’un bloc. Comme le mal du matin, comme le succès incertain, comme l’averse éternelle qui se rue sur son réveil.

« Ça y est, l’avenir est là », constate-t-elle lorsque le blanc de l’écran lui heurte les yeux. La propreté, l’étincelance, les jets d’encre parfaitement encadrés qui défilent sur son écran offrent un contraste pénible, lui semble-t-il, avec les daguerréotypes des auteurs d’antan. Tous se parlent, se battent plus vite qu’elle, lui tournent le cœur vers toutes les inquiétudes possibles.

Sauf vers celles qui comptent, celles de ses mots. Celle des mots d’une génération, étalés et cousus ensemble par son propre fil.

Martine n’arrive plus à synthétiser. L’exercice la mène invariablement à repiquer par ci par là, mais à ne rien changer de la longueur du flot ininterrompu de banalités. C’est une catalogne moderne, qu’elle tisse. Une œuvre unique, certes, par sa disposition de chaque lettre et de chaque mot dans la page, mais qui n’en sera cependant pas moins indistinguable de celle de sa voisine.

Étourdie par le défil, Martine sort sur le balcon. « La cigarette m’inspirera », souffle-t-elle.

Sinon, ce sera la pluie, ou la couche de tabac sur sa langue l’empêchant de gouter, ou l’inertie plaquée au sol par les métaphores qu’elle s’explique mal.

Martine s’empoussière à chaque pouffée. « Très bien, je jaunis, je me rapproche des spectres de ces auteurs passés. Je me rapproche de la mort. »

Son rêve ultime, la parution de son œuvre posthume, lui apparait dans tout son sublime. L’apothéose d’une vie trop ramée lui apparait dans un seul moment vécu par d’autres. C’est d’ailleurs la trame de sa vie, son invécu.

De son balcon, elle a vue sur l’appartement voisin. Par la fenêtre, un écran bleu la nargue, lui rappelant que le travail n’est pas que rêve, et que de toute façon, même son rêve n’avance pas.

Elle se penche par-dessus la rampe pour faire tomber sa cendre trop loin d’elle pour que ce soit naturel, et accroche au passage son regard dans la vitre et ses reflets aveuglants.

Une main sur la balustrade, une main tenant la cigarette maintenant éteinte par le pluie, Martine scrute en avant, les yeux dans l’eau. Une page blanche, lumineuse; des mots étalés dans un flou artistique et sans doute poignant; des feuillets juste assez étendus et écornés pour qu’il soit clair que la voisine est une bonne auteure.

Et Martine, elle, ne réussit qu’à être à la hauteur du balcon, même pas à celle de sa vie. Et qu’à commencer ses phrases par de pitoyables et.

Même les volutes ne se répètent plus. Martine est enveloppée d’une aura de clarté, pour la seule fois de sa vie d’ailleurs. Pour le seul froid qui la tance.

Le blanc vide la tente. Elle tend la main toujours plus loin par-dessus bord, question de se saisir du plus de mots possible avant d’être balancée en bas. Avant d’être en suspens. Avant d’être suspendue sur un mur, comme une obsession.

Martine ravit tout ce qu’elle peut, surtout l’impression d’être inadéquate, scellée dans sa peau par la seule présence de sa voisine qui écrit, elle aussi. Qui écrit mieux, aussi.

Le ravin lui revient en tête. Le ravin. Le ravin. Elle ne peut plus taper d’autre mot du bout des doigts sur la rampe. La cigarette, tombée depuis longtemps, simule un corps mou, le sien, si seulement son œuvre posthume était prête.

L’urgence de mourir la première. Avant même les mots ?

Saisie, Martine traine sa trombe d’eau jusqu’à l’intérieur, puis s’assied misérablement devant son clavier jauni, qu’elle lave malencontreusement. Le soupir qui suit s’éternise en adjectifs et en adverbes.

Ses doigts tachés des mots de l’autre traceront des pages et des pages, des analyses d’analyses, dans une langue insipide. Elle aurait dû être partout à la fois, de toutes les conversations effilées, devant tous les écrans pour saisir le gist d’un coup de poignet habile.

Le coup de poigne d’une génération se porte bien.

Le coup de règle lui tranche les doigts. La momie, penchée sur elle, lui souffle fétidement, presque fatidiquement, des mots déjà existants.

Mais Martine résiste. Le flot est interrompu. « Les mots d’autrui ne pourront plus se frayer un chemin sur mes pages », se convainc-t-elle. « Seule la pure synthèse s’échappera de mes lèvres. »

Elle se drape des mots des autres, d’abord, dans un sursaut d’organisation. Elle se lance dans l’archéologie des gemmes des autres. Les fautes d’orthographe et autres entorses ne la gênent même pas; Martine est déterminée à recenser ce qui existe à l’extérieur d’elle-même, et à se repenser par la négative. Pour faire changement.

Ses rouleaux de papier momie lui serviront désormais à éponger tous ces dégâts, ces espaces souillés par les autres, qui l’empêchent de joindre son rêve.

Est-ce le jaune ou le blanc qui l’attire le plus, finalement?

« Je ne sais pas. Pourtant, je sais, au fond de moi, avec force et clarté. Je sais ce que je veux. Mais je me balance; et ça aussi, je sais que je le veux. »

Martine est obnubilée par sa tâche de double destruction : elle tape et efface de plus en plus rapidement, elle efface à la fois les mots qu’elle essuie et les mots imprimés sur son torchon. Elle se persuade qu’elle crée – un véritable mess.

La chute approche. Les lambeaux de papier mouillé étincèlent contre l’ordinateur. Une fois les vies des autres absorbées, volatilisées, Martine pourra vivre. Ou plutôt, survivre après l’extinction.

Martine grelotte. Sa chair se soulève, ses dents écrasent les mots qu’il lui manque. « J’ai froid; je ne sais plus comment le dire », semble-t-elle murmurer.

Se couvrir de papier détrempé ne sert à rien. Sortir sur le balcon, encore moins. Il faut pourtant qu’elle fasse quelque chose : ses mains tremblantes n’arrivent ni à enfoncer des mots dans l’écran glacé, ni à les supprimer de l’espace. Elle ne peut que fleurer sa fin.

Et elle perd, et elle longe sa dignité d’auteure qu’elle ne sera pas. Elle pose pour sa postérité, tournant son visage squelettique vers le mur terni.

Sur le mur, la photo de Martine retournée. Dans le dos de Martine, un mot pas même griffonné. À la place, il demeure posé sur les lèvres, comme une réticence : « Et… ? »

—–

Lire les nouvelles d’autres auteurs sur leur blogue :

À vue d’oeil (Daniel Grenier)
La fin des glaçons (M.)

Bursting as birches do
I am left on my own
Moss
Out of town
Most of my life has just passed away in a bonfire

Blurrying as blushes do
I am staying here in the mess of woods
I’ll build myself a house out of
Myself
A sky so blown
As a rooftop under which I’ll carry on
Picture after picture

I guess I’ll just pour myself some tea
Under leaves and heaps
Over lush
Let me disappear in between
Branches
Let me connect until I liquefy into mud

Dust
Spread on a bark with a brush

Ash
Blent in with moist



(Reena’s whole article here)

This poem has been prompted by Reena Walkling’s picture – thanks to dVerse Poets Pub and their prompt of today.

There is a hole in my vision. There is an open field for many more words in my perspective.

And guess what? I’m not using it. I’m jumping through this empty piece of me to avoid being trapped; But instead, I’ve trapped myself in a whole process of hide and seek.

What’s that whole life of dissatisfaction and missing parts, anyway?

I’d prefer to have the complete puzzle, unbroken, from the start. Two pieces would be enough for me, thank you very much, I’ve had enough.

A perfect life without headbreaking, that is. But that’s not what I got, nor what you have.

Anytime I start a new day the challenges frighten me to the marrow. Anxiety creeps up my spine and spin my head. I’m longing for these holes in between classes, these holes I’ll be able to step back in.

But then what do I find? Mean times.

Reflexive times, of course, but ô combien scary sometimes. I don’t know how to be whole when I am not working.

Correction: I can BE whole but I can’t FEEL it.

I thought I was lacking time for myself, but I am not. I need space in my mind, space in my body, acceptance of what is, gusto to write. Not just unwork.

That is: I need to make a bigger, deeper hole within me, not in my schedule. And then fulfill it (with thoughts, writings, coffees, loves, pictures, airs, purrs).

I need a whole lot of jigsaws for me to work on.


Une invitation pour vous tous, pouètes et artistes dans l’âme!

Ceci est un poème qui n’en sera pas un qui aura un titre qui n’en sera pas un

Ainsi le thé coule le long des parois puis des mêmes parois
de la tasse
ainsi va
le train des gens qui ne vont nulle part mais ne font que
revenir
le train de ceux qui ont des titres mais qui n’en sont pas

Je suis assise à la gare celle où je connais tout le monde
qui va
ça va
et je regarde les épaules se tendre les lèvres se crisper
j’entends les pas aller venir s’égrener
le long des courbes des croupes dessinées

Le thé fait naitre chez les uns ce qu’il soulage chez les autres

Des fardeaux s’écoulent que d’autres repêchent
une ligne lancée au fond de la théière
une ligne
puis deux
j’avais commencé à tracer des pensées noires pour les autres
blanches

Et la nuit tombe déjà m’enfermant dans le carcan des respirs
celui où rien ne se passe
qui n’arrivera pas

J’étire le liquide jusqu’à ne plus m’entendre penser
la douleur
je remballe mes nerfs avant de partir les effondrer
dans une poubelle
stoïque
statique

L’électricité me meut dans la coulisse jusqu’à la tasse
jusqu’à la prochaine
gare

Ceci est un voyage qui n’en aura pas été un

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 1 502 autres abonnés